Le miroir obscène : Critique et test DVD



«Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va», la phrase signée Jean Cocteau aurait pu trouver sa place sur la jaquette du Miroir Obscène. Un Franco millésime 73, noyé dans la folle production d'un cinéaste forcené, coincé entre "Christina chez les morts vivants", "La comtesse noire" et une poignée d' autres rêves éveillés. Artus films en propose depuis le début du moins une édition collector, double galette argentée et pratiquement (on y reviendra) double film. Voilà qui valait bien une nouvelle chronique de l'Ecranbis.


Il est formidablement difficile de parler du cinéma de Franco sans parler de l'utilisation des «inserts» et de la dichotomie filmique résultante. La technique, éminemment plus commerciale qu'artistique (quoique qu'au fond, tout est question de manière) visait l'«encanaillement» d'un métrage existant par l'insertion de séquences à minima érotiques, et pornographiques si nécessaire. Un travail de cochon, parfois réalisé avec soin, mais toujours avec un sens relatif de l'éthique et une armée de prêtes culs volontaires. La conséquence directe de ces caviardages éhontés est bien entendu la coexistence de plusieurs montages, que dis-je, de plusieurs clones pelliculaires portant des titres différents (Voir l'exemple de La comtesse perverse et des croqueuses) embrassant le même récit, une même matière mais traversée par des charges érotiques variables. Le cas du Miroir Obscène est pour ainsi dire simplement plus compliqué. En effet à la demande express du co-producteur français, Franco a tourné des inserts qui, d'une part, introduise (et dans tous les sens du terme) un nouveau personnage et d'autre part, modifie de façon substantielle le propos original.


La présente édition Artus films a le mérite d'offrir à nos chastes mirettes (Mon œil !) deux versions du «Miroir Obscène». D'un côté «Al Otro Lado Des Espejo» qui correspond à un montage de première intention, le film tel que Franco le souhaitait et tel qu'il a apparemment été exploité dans les salles espagnoles. De l'autre, le montage cinéma français (sauf erreur de ma part plus long que le montage exploité en VHS) ses contorsion narratives et celles de Lina Romay en prime. Après quelques recherches, il existerait également un montage italien, basé sur le montage français, dans lequel les scènes coquines auraient été remplacées par des scènes encore plus coquines. Mais passons. Dans les deux films, on suit les aventures d'Ana (Anette en VF), nymphe au regard triste qui après avoir croisé le loup, décide lui passer la bague au doigt et les menottes au poignet. Alors que la jeune fille essaye sa robe de mariée, son père fou de chagrin à l'idée de voir le fruit de ses entrailles quitter l’île de Madère, se pend. Du moins dans  "Al Otro Lado Des Espejo" car dans "Le Miroir Obscène", c'est Marie, petite sœur d'Annette (absente du film original et interprétée par Lina Romay) qui réalisant qu'elle peut désormais se mettre les câlins incestueux de sa frangine sur l'oreille, s'empale sur le premier fleuret de passage...


Coup dur pour Anette qui envoie son amoureux sur les roses et fuit le manoir familial dans l'espoir d'imiter Véronique Sanson, comprendre noyer ses états d’âmes dans la musique et l'alcool. Peine perdue, la douce sera poursuivie par le spectre de son père ou de sa sœur (selon le disque que vous enfournerez dans votre platine) l'appelant à passer à son tour de l'autre côté du miroir. Il y a évidemment plusieurs choses notables dans le Miroir Obscène : Une dimension fantastique évidente, une forme de poésie macabre (Les sublimes passages de miroir, où la jeune femme s'avance, les yeux hagards dans la pénombre) l'évocation de l'inceste (nettement plus assumé et exploité dans le montage français, plus sous entendu et effleuré sur la fin de la version espagnole), la symbolique du miroir. Mais c'est finalement le visionnage successif des deux versions qui amène à une véritable réflexion sur le cinéma. A l'idée que deux œuvres partageant une même substance (et c'est ici formidablement limpide , même sans rentrer dans un comparaison minutieuse, 90 % et sans doute plus de "Al Otro Lado Des Espejo" se retrouvent dans "Le miroir obscène)" puissent aboutir à une construction artistique si différente.



Ce que cette double édition nous montre, c'est que quelque chose dans le cinéma échappe à l'analyse, à la grammaire, à l'orthographe, au savoir faire, à la rationalité technique, à la photographie, à la composition des plans, au cadrage... Qu'il y a dans le cinéma comme dans toute forme d'expression artistique quelques chose qui est de l'ordre de l'inexplicable, de l'élan et de la magie. Et c'est peut être précisément ce qui fait du cinéma de Franco un cinéma d'auteur... On ne vous fera pas un dessin, s'il y a un disque à acheter en ce mois de février, c'est bien celui là.


L'édition Artus:

Deux disques , (presque) deux films:

Le Miroir Obscène, 91 minutes, doublage français et format 1.85
Al Otro Lado Des Espejo, 95 minutes, version espagnole sous titrée en français et format 1.77

Rayon bonus les traditionnels diaporama et bandes annonces de la collection, et l'indispensable ration de Mr Petit "De l'autre côté de Jess"